J’aurais pu intituler cet article « Le rapport à la vie », mais cela aurait été trop éloigné de la réalité. Dans la vie quotidienne, les choses sont rarement logiques et synthétiques, elles s’enchaînent parfois, voire souvent, de manière incongrue. Prenons-les telles quelles car cela nous amène à des découvertes inattendues, très enrichissantes, vous verrez…
Le pin perdu
Pour ceux parmi vous qui nous connaissent de près, vous savez que nous avons la chance de vivre, grandir et jouer dans un lieu magnifique : une toulousaine en plein cœur de la ville, avec un jardin caché derrière, nichée dans une cour où pousse depuis plus de quarante ans un pin magnifique. Cet été, pour cause de sécheresse, le pin a craqué ! Il s’est fissuré et effondré. Nous l’avons donc totalement coupé, sans aucun dommage pour les bâtiments de la cour, à savoir l’Éclos (atelier du Jeu de Peindre), le dojo Yuki Ho et la Lisière.
Ce fut une journée inoubliable, un gros chantier et un choc. Et après ? J’avoue avoir ressenti un soulagement, d’abord parce que le pin penchait dangereusement et aussi parce que tout à coup le ciel s’est ouvert au-dessus du 10 de la rue Dalmatie. Au-delà du choc, nos réactions m’ont fait réfléchir. Il y a eu de la surprise, de la peur et de la tristesse pour tous sur le moment mais ce qui m’intéresse c’est ce qui s’est passé juste après : pour certains le passage à l’action, pour d’autres le besoin de nettoyer, laisser la place à du neuf, pour d’autres encore la nostalgie, la sidération, pour quelques-uns le besoin de planter un autre arbre… pour tous un peu tout cela à la fois.
Cela m’a fait penser au changement, à notre perception de la vie, à notre capacité à accepter ou non les différentes étapes. Finalement j’aurais pu intituler cet article « réaction au changement », « comment je gère mon quotidien » ou « la vie ». Quelle que soit la façon de nommer, il y a quelque chose de passionnant là-dessous : quel est notre rapport à la vie et surtout, ce qui m’intéresse tout particulièrement, comment le racontons-nous ? Comment avons-nous été éduqués à percevoir la vie et que transmettons-nous ? Ce qui m’amène à vous parler d’un sujet important : l’adolescence.
L’adolescence
Je viens de recevoir en cadeau un livre intitulé « L’adolescence n’existe pas ». J’adore ce titre. Immédiatement, il m’évoque Arno Stern qui, lorsqu’on lui demandait si le Jeu de Peindre pouvait être bénéfique pour les enfants autistes, répondait : « Je ne connais pas ces classements, il ne faut pas mettre les gens en catégories, il ne faut pas créer des espèces, il ne faut pas créer les doués d’un côté et les inaptes de l’autre, il ne faut pas créer les autistiques et les… enfin toutes les catégories, on en crée tout le temps, tout le temps, on a encore découvert qu’on pouvait mettre une étiquette sur quelqu’un. Non, il ne faut pas le faire. Il faut savoir que tout être humain a ses aptitudes et ses nécessités. » (1)
Quel soulagement : laisser de côté les appellations et catégories pour ne plus s’occuper que de la vie qui s’exprime en chaque individu.
Cela a à voir avec le pin car ce recours permanent au classement est induit par une quête d’optimisation de la vie. Il faut que chacun vive sa vie le mieux possible, au maximum de ses capacités, avec le moins de souffrance possible et cela est en lien avec notre rapport au passé, au présent et à l’avenir. La mise en catégories n’est qu’un élément du découpage systématique de nos vies. Tout, dans notre monde, le vocabulaire, les images, les conseils, porte à segmenter. Découper les journées pour gagner du temps, séparer les enfants en classes d’âges pour mieux les instruire, les individus en catégories pour mieux répondre à leurs besoins, mais tous ces découpages successifs cassent la continuité de la vie… c’est ainsi que nous finissons par ressentir les différences, les changements, les cycles comme des obstacles à éviter, combler et/ou aplanir et non plus comme des éléments faisant partie intégrante de la vie.
Par exemple, nous mettons énormément l’accent sur les particularités de l’adolescence, tellement que nous en faisons une classe à part qui ne s’inscrit plus dans la totalité de la vie d’un individu et d’une société. A trop vouloir prendre en compte un instant T, nous finissons par l’isoler et l’exclure. Comme l’explique ce livre, si la puberté est une réalité biologique qui répond à l’installation de la capacité de procréation, l’adolescence est un artifice. Le concept d’adolescence n’a pas toujours existé, il est apparu progressivement après le Moyen-Age pour répondre à des changements économiques et/ou démographiques, c’est « un âge entre-deux » créé pour permettre de gérer l’entrée des plus jeunes dans la procréation et la vie active. Le concept n’a ensuite cessé d’évoluer pour prendre une importance grandissante. A partir des années 80, la crainte des adultes, si la jeunesse exerçait tout son poids et développait ses potentialités, d’être mis au rang de vieillards inutiles n’ayant plus qu’à laisser la place – car tel est bien l’enjeu imaginaire profond face à la génération suivante – les incitera durant la période contemporaine à déifier l’adolescence comme image d’avenir pour mieux l’écarter du présent. (2)
La ménopause et l’enfance
Nous vivons entourés de mots, d’affirmations qui sont devenus des dogmes, comprendre leur origine peut nous aider à les remettre en question pour s’en libérer.
La ménopause et l’enfance sont les grandes amies de l’adolescence, elles aussi sont érigées au mieux en périodes à part, séparées d’un tout, au pire comme des dangers ou maladies. Dès qu’il en est question, comme pour l’adolescence, le discours oscille entre idéalisation excessive et stigmatisation péjorative. L’enfance n’est pas du tout épargnée par ce phénomène. Nous tenons l’enfance, les enfants, séparés du reste du monde. Tout est fait pour qu’ils poussent le plus vite possible même si beaucoup d’adultes aimeraient redevenir enfants. Au sein même du groupe enfants, dès leur plus jeune âge, les individus sont scrutés : les plus matures sont un problème autant que les plus immatures. Chacun doit se conformer à ce qui est attendu à tel âge, que ce soit sur le plan des apprentissages formels ou celui de l’évolution affective et sociale. Pour cela, les institutions et spécialistes portent secours aux parents.
Finalement, quelle que soit la période de notre vie, il semble difficile de ne pas se trouver enfermé dans un passage à risque avec lequel on aimerait en finir le plus vite possible, comme pour le pin, on aimerait replanter vite vite. A force d’identifier et créer des groupes séparés, tous se retrouvent – chacun bien séparément mais finalement tous – dans un espace social qui est celui de la marge, de la maladie, de la dépendance prolongée.
La crise
Sommes-nous donc condamnés à vivre ainsi, dès le plus jeune âge et jusqu’à la fin, tendus vers l’avenir et penchés vers le passé ? Non, je ne crois pas. Mais il y a un pas à faire, et c’est ce que j’ai réalisé avec cette histoire de pin : reconnaître notre résistance au changement. Le refus d’accueillir le phénomène de crise, ou l’illusion de dispositions qui en supprimeraient les effets en sont l’expression, qu’il s’agisse de la chute d’un pin, de l’enfance, de l’adolescence ou de la ménopause ! Comme le rappelait le pédiatre anglais D.W. Winnicott au sujet de la puberté mais aussi au sujet des périodes d’évolution et d’apprentissage en général, c’est la crise qui est la norme et son absence qui est pathologique.
Naturellement, nous possédons la capacité de nous adapter pour survivre, mais l’adaptation nous coûte et lorsque nous vivons dans une société qui nous porte à croire qu’il est possible d’effacer tout ce qui nous dérange, de gérer/traiter les crises, cela peut devenir extrêmement dangereux. C’est à cet endroit qu’il y a un glissement, nous avons une tendance à éviter de devoir nous adapter trop souvent si possible, mais celle-ci devient destructrice lorsqu’elle rencontre l’illusion et/ou le désir de contrôle, qu’on pourrait aussi appeler l’individualisme peut-être. Car finalement, pourquoi ne pas supprimer tout ce qui dérange mon confort personnel ? et chacun faisant de même, pourquoi ne pas finir par tout supprimer : les étrangers (sachant que nous sommes tous l’étranger d’un autre), les plus vieux (idem), les plus jeunes (idem), les plus pauvres (idem), les plus riches (idem)… en un mot les différents.
Voilà, il s’agissait en fait d’un article sur la fin du monde ! Heureusement, il y a une issue derrière l’impasse…
L’ouverture
Intéressons-nous aux animaux, par curiosité, cela peut parfois susciter des interrogations salutaires. Dans ce fameux livre qui remet en question la notion d’adolescence, les auteurs se penchent sur les lémuriens, des primates considérés comme une espèce « cousine » de celle de l’homme. Le chapitre est intitulé « grandir en jouant » car on y apprend que l’évolution de l’individu et du groupe passe par le jeu. Mes lecteurs fidèles n’apprendront rien car je crois que je répète cela depuis mon premier article mais la description de ce « grandir en jouant » est très instructive.
On découvre donc que chez les lémuriens, tout se transmet et s’apprend par le jeu : communiquer, se laver, chasser, se défendre, se reproduire, sociabiliser… Le petit lémurien ne joue d’abord qu’avec sa mère, le cercle s’agrandit aux proches, puis aux lémuriens de la même génération. Vient le temps où les jeux sont entre les « jeux de petits » et les « jeux de grands », les adultes refusent alors de plus en plus souvent de jouer avec le jeune, jusqu’à ne plus du tout interagir avec lui. Le jeune lémurien continue d’explorer avec ceux de son âge. Une fois qu’il a accepté ce fait, les adultes reviennent vers lui pour jouer à nouveau, lui transmettre certains savoir-faire et communiquer.
C’est, pour notre jeune lémurien, la fin de la période infantile avec l’apparition du comportement sexuel adulte, de la capacité à lutter, à construire… à partir de là, les échanges parents-jeunes se multiplient et se prolongent, ceux-ci sont de plus en plus à l’initiative du jeune et des mécanismes particuliers se mettent en place pour éviter les relations agressives, le jeune évite par exemple d’être mordu en se glissant sous l’adulte pour l’inciter à jouer.
Tout cela n’a duré que quarante jours ! De nombreuses étapes ont eu lieu : la naissance, les premiers jours, l’enfance, la puberté, l’âge adulte. Il y a sans doute eu des crises lorsque les parents ont repoussé le jeune vers ses congénères mais rien de plus normal !
Le jeu
Le jeu est donc chez les lémuriens la médiation sociale qui s’exerce entre groupes d’âges et entre rivaux pour assumer un rôle d’apprentissage des savoir-faire et du code social indispensables à l’être mûr, le moyen privilégié pour favoriser le « devenir adulte » après le « vivre avec ». Les auteurs concluent ainsi : lorsque l’on observe l’importance que prend le jeu social dans le développement des jeunes lémuriens il est difficile de ne pas s’interroger sur la bien maigre place qui lui est accordée aujourd’hui dans nos sociétés. Les espaces d’échanges entre classes d’âges fonctionneraient-ils chez nous avec prédilection sur le mode de l’affrontement ou de l’exclusion, alors même qu’on les voit harmonieusement coexister chez les bêtes avec ceux, plus élaborés, du partage, du faire-semblant et du jeu ? (3)
Tout est dit. La vie est faite de changements permanents, la naissance, la croissance, le vieillissement, la mort, ainsi les générations se succèdent. Par les échanges et le jeu, certaines sociétés animales proches de notre espèce parviennent à se transmettre les codes, usages, savoir-faire utiles au développement de la vie individuelle et collective.
Ce ne sont que des animaux, certes, mais cherchons-nous autre chose que le développement de la vie individuelle et collective ? L’épanouissement ? je crois que pouvoir exprimer pleinement ses potentialités parmi les autres mène à l’épanouissement et c’est ce que semblent faire les lémuriens. Alors suffit-il de traverser la vie comme des lémuriens ? Sans aller jusqu’à nier notre nature humaine, peut-être pourrait-on simplement accepter les manifestations de la vie, les reconnaître et les transmettre.
Il n’y a pas une bonne façon de vivre, un bon système, une bonne éducation, qu’elle soit lémurienne ou humaine. Il n’y a pas de recette (bien que vous puissiez trouver sur internet celle du pain perdu et de nombreuses autres pour gérer les changements, crises et étapes de la vie !).
Vivons, tout, pleinement, tout le temps, tous les temps. Nous sommes entourés de concepts anxiogènes et de nouvelles du monde tout aussi angoissantes, mais justement, dans ce monde, ayons le courage de transmettre autre chose que la peur, de continuer à jouer comme des lémuriens.
On prend le temps de vivre fort, de sentir les secousses.
De vivre entièrement entièrement
J’ne laisserai rien de côté
J’veux tout vivre tout écrire et tout raconter.
Leon Lia (4)
- Plume Sauvage, Le Jeu de Peindre : 1946-2076, ww.eclos-atelier.org [↩]
- P. Huerre, M. Pagan-Reymond, J.M. Reymond, L’adolescence n’existe pas – Histoire des tribulations d’un artifice, Editions universitaires, 1990 [↩]
- P. Huerre, M. Pagan-Reymond, J.M. Reymond, L’adolescence n’existe pas – Histoire des tribulations d’un artifice, Editions universitaires, 1990 [↩]
- Leon Lia, Tout raconter,
feat Melanie Mignucci [↩]