La force vitale vient de loin

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Comme souvent, mes aventures et révélations sont ancrées dans le 10-Dalmatie, ce lieu particulier qui réunit le Dojo Yuki Ho, l’atelier du Jeu de Peindre L’Éclos, le centre culturel La Lanterne, la Lisière (indéfinissable en quelques mots) et mon activité d’orthophoniste.

Une histoire de plante

Tout a commencé avec une histoire de plante. Il y a depuis quelques années, à l’entrée de la grande cour, un très beau solanum, un grand arbuste de plus de deux mètres de haut rempli de fleurs violettes de mai à octobre. Cet hiver, il a pris un coup de gel et nous l’avons vu perdre ses feuilles et disparaître en quelques jours. Il y avait déjà eu le pin qui était tombé de sécheresse cet été…cela commençait à faire beaucoup.


Au cours d’un détour par une pépinière, je rencontre un petit cerisier nain du Japon et j’ai très envie de le prendre. Evidemment, je ne le fais pas, parce qu’il faut d’abord en parler avec tout le monde, parce que je suis sans doute trop impatiente, parce que ce n’est pas grave que le solanum ne soit plus là, d’ailleurs tout le monde trouvait qu’il était trop envahissant… je le prends quand même en photo et en parle un peu au dojo. Des discussions s’ensuivent mais pas de décision. Puis un jour, par hasard, j’en parle à la Lisière lors d’un de nos fameux petit-déjeuner/goûter du matin. Là, les enfants sont unanimes : d’abord, j’aurais dû leur en parler immédiatement, ensuite il n’y a pas à hésiter car le solanum va nous manquer et on a besoin de fleurs et enfin, j’ai agi typiquement comme une adulte anciennement scolarisée qui a peur de prendre trop de place, hésite quand il n’y a pas de raison et finit par faire hésiter tout le monde !

Merci pour la douche froide… ils ont entièrement raison. Devant leur enthousiasme et leur conviction, tout à coup tout le monde est d’accord et le cerisier nain a déjà sa place. C’est parti : il faut déterrer ce qu’il reste du solanum, remuer la terre, faire un gros trou, planter, arroser. On y va, à dix sous le soleil c’est une aventure, on casse un outil, répare, on finit par arriver aux racines du solanum et là… surprise… il y a de tous petits points verts… et un cri : « il est vivant !!! ». Toujours sans aucune hésitation ni discussion, on constate : il avait besoin de vivre une nouvelle vie (c’est effectivement la troisième fois qu’il est déterré et replanté), on lui prépare une bonne place dans le jardin. On creuse donc un gros trou côté jardin pour le solanum et un autre côté cour pour le cerisier, on ajoute un peu de bonne terre, on tapote, on arrose et voilà !

Trois semaines plus tard, dans le jardin le solanum est une explosion de pousses vertes, dans la cour le cerisier a pris 10 centimètres et porte déjà quelques fruits. Et nous, on est heureux, on le savait qu’ils étaient forts, vivants, qu’ils avaient leur place !

Jusque-là, rien d’extraordinaire, une aventure typique de la Lisière, simple et joyeuse, noyée au milieu de toutes les autres.

Un fil et des écrits

La Lisière est dans le 10-Dalmatie, il y a donc des ponts avec les autres espaces, tout le monde ne va pas partout mais ça circule d’un lieu à l’autre. Certains se retrouvent aussi à l’Éclos ou au dojo pour peindre et pratiquer l’Aïkido, beaucoup se croisent dans la cour sans toujours savoir qui va où. Entrelacée avec la Lisière, il y a la Lanterne qui est entre autres une maison d’édition et d’auto-édition. C’est à la Lanterne que nous imprimons « le Lizmag : le magazine écrit, dessiné, imprimé, relié et lu par des enfants de tous âges », né il y a cinq ans à la Lisière.

Cette Lanterne nous met en lien avec beaucoup de monde : des écrivains, des illustrateurs, des bricoleurs, des inventeurs… C’est aussi là que Sekou Ahmed Tidiane Diallo a édité Le chemin si je savais[1], c’est là que des personnes venues de différentes parties du monde prennent la parole et la plume. Dans la maison Lisière, il y a aussi les enfants qui viennent pour l’orthophonie, tous venus d’ailleurs. Tout ce petit monde communique en permanence par la boîte aux lettres orange qui se trouve à l’entrée, par tout ce qui se construit à l’intérieur auquel chacun participe, par les jeux qui n’ont pas été rangés à leur place etc.

Tout cela fait parler de migrations, d’identités, d’étrangers ou non, de cultures, d’habitudes… ça nous attire, nous surprend, nous interroge, on réalise que le monde est vaste. Alors, à mes heures perdues, je cherche des livres, des expériences qui peuvent nous aider à voir, comprendre et aimer ce vaste monde, dans toute sa complexité. Là, je tombe sur Récits-corps, Une odyssée identitaire[2], écrit par Hassane Hacini. J’ai connu Hassane sur les tatamis, je parle de son livre au dojo, une pratiquante décide de l’acheter. Elle le reçoit et me l’offre ! je le lis en une journée et en sort bouleversée. C’est une histoire d’origines, le récit d’une réconciliation.

Ce livre résonne car c’est une plongée en profondeur. Hassane nous fait parcourir sa vie à travers le corps : les apparences, les traces, les racines. On part de l’identité, la quête d’identité, d’identification, on voyage à travers des identités plurielles, on ne sait pas si elles aident à réunir ou contribuent à séparer, puis on creuse et on arrive aux racines : nos racines, multiples, communes à tous et particulières à chacun qui, si on les retrouve, nous relie à tous les autres.

Un soulagement

J’écris à Hassane pour le remercier, je lui évoque le livre de Sekou, tout ça très vite. En deux messages on se comprend et il écrit « la force vitale vient de loin ». Cette phrase me fait du bien parce que dans notre bref échange, il y avait en fond les questions d’exils, d’origines étrangère, de mineurs non accompagnés et qu’on en arrive en très peu de mots à ce constat : « la force vitale vient de loin ».

Cette phrase dit ce que je vis intensément chaque jour dans les différents lieux du 10-Dalmatie : l’humain n’est pas la somme de ses atouts et failles et il y a rarement un rapport de causes à effets entre les faits et son évolution. Je le vois quotidiennement : ceux qui n’ont pas la parole ont le don de la communication, ceux que l’on pourrait croire déracinés peuvent être d’une stabilité et d’un ancrage impressionnants, ceux que l’on perçoit comme définitivement bloqués se libèrent tout à coup et ceux qu’on pensait à peu près ordinaires s’avèrent totalement hors-cadres. La force vitale vient de loin, c’est pour cela qu’il est inutile d’aider, d’éduquer, de prendre en charge mais absolument nécessaire de partager, tout, avec tout ce que nous sommes.

J’ai l’immense chance d’exercer des métiers ou activités qui laissent peu de place à la surface et me mettent en rapport avec l’intérieur et les fondements de la personne et ce que je vois est hors de toute logique, merveilleux.

Je crois qu’on peut parler de magie ordinaire car il n’y a rien d’extraordinaire ici, que ce soit dans la théorie ou dans la pratique et qu’il se passe pourtant des choses qui n’existent que dans les contes.  Des impossibles deviennent possibles, des humains se mettent à communiquer sans mots, la parole des simples est entendue, les plantes tracent des chemins, des fils invisibles s’emmêlent parfois mais ne cassent jamais.

Et pourtant, tout cela est tellement concret. C’est ordinaire, concret et magique.

Le chaudron

La réunion de tous ces espaces dans un même lieu donne parfois l’impression de vivre dans un chaudron. Toutes ces personnes différentes qui entrent et sortent, passent, parlent ou non, vivent ici, apportent d’elles-mêmes… tout cela donne lieu à une sensation qui se trouve entre le vertige et la libération.

A l’atelier, je vois des personnes de tous âges et toutes provenances mues par le même besoin de peindre, réunies par des tracés communs, reliées par une même simplicité dépourvue d’attentes, de jugements, de regards, liées par une capacité de créer commune à tous.
A la Lisière je vis avec des enfants confiants, vifs, qui agissent par nécessité, sans arrière-pensée, ni pour s’intégrer à un cadre, ni pour obtenir une récompense, ni pour se situer par rapport aux autres.
En orthophonie je rencontre des personnes sorties de la course, par la force de l’exclusion des cadres existants. Cette sortie de route est leur chance car, acculées, elles se redécouvrent, se retrouvent, ni pire ni mieux que les autres mais bien entières, avec leurs forces et failles et leur histoire.
A la Lanterne je rencontre ceux qui sont considérés ou se considèrent comme étrangers, par leur sensibilité, leurs origines, leur vécu.
Au dojo, je pratique l’aïkido, c’est pourtant là que j’ai découvert le Jeu de Peindre, un autre rapport aux enfants, à la santé, au corps, aux autres.

Ce que j’aime, c’est ce mélange permanent. Aucun de ces lieux ne peut se définir, il n’y a pas un endroit pour prendre soin de son corps, un autre dédié à l’intégration, un autre à l’éducation, un autre à la créativité. Ces lieux répondent à ce que nous sommes : non pas des identités figées mais des entités mouvantes.

C’est drôle, il y a quinze ans, lorsque j’ai rencontré Arno Stern, j’étais orthophoniste en libéral dans une banlieue toulousaine. Nous avons réalisé, quelques enfants, Elio et moi un livre :  Le loup et les sept chevreaux[3]. Nous voulions créer un support visuel qui laisse libre cours à l’imagination. Ce fut toute une aventure. Nous avons choisi un nom d’édition avec les enfants : « Le Chaudron ».

Déborder

Aujourd’hui, entre les livres, la Lisière, l’Éclos, l’orthophonie, je suis parfois débordée. Récemment, je devais accueillir une enfant pour un bilan orthophonique et j’en ai vu arriver cinq d’un coup, la mère et les amies de sa mère m’expliquant que c’était très important et très urgent pour chacun. J’ai tenu tout le monde devant la porte et n’ai fait entrer que l’enfant avec laquelle j’avais rendez-vous et sa mère.
Là, je découvre une autre histoire de migration, de langue et des urgences. L’urgence d’apprendre le français, pour la mère et ses enfants, de découvrir, de pouvoir se réaliser. La jeune fille me dit qu’elle a une amie qui vient déjà ici et me demande : « Pourquoi tu  ne nous vois pas tous en même temps ? comme ça on pourrait tous venir. » Evidemment j’explique que ce n’est pas possible : il faut faire un bilan, chacun a des besoins différents, j’ai un temps limité… une petite voix à l’intérieur me dit pourtant que la Lisière a commencé comme l’orthophonie, avec des enfants qui venaient tout seul, et est devenue ce qu’elle est aujourd’hui grâce au fait qu’ils ont souhaité se rencontrer.

Quand elle part, je suis remplie de son désir de parler, vivre, rencontrer et je me dis qu’elle a raison. Pourquoi ne pas les voir tous ensemble, pendant ce temps il pourrait même y avoir quelqu’un qui travaille avec les mères qui elles aussi veulent parler la langue, comprendre les papiers administratifs, les devoirs etc.

La grande soupe va s’enrichir de nouveaux ingrédients, de nouvelles saveurs, le chaudron va bouillonner, je vais être bien occupée, ça va déborder c’est sûr… et c’est tant mieux, comme ça la soupe dégoulinera à l’extérieur et tout le monde pourra en goûter. Ceux qui auront la chance d’en capter quelques gouttes découvriront que les nouvelles saveurs surprennent, dérangent parfois, que la rencontre avec de nouveaux ingrédients fait perdre un peu pieds, bouleverse nos certitudes en même temps qu’elle renforce nos bases et qu’au final, ça fait du bien.

Cette histoire de plante m’a finalement amenée dans un chaudron en passant par un livre ! et où est la force vitale dans tout ça ? partout, à condition qu’on la laisse tranquille.
On n’a pas tiré sur le solanum pour qu’il repousse, on ne l’a pas non plus remplacé par un autre, on ne lui a pas donné le cerisier en exemple. Hassane n’a pas écrit une méthode de développement personnel, il a témoigné. La magie ordinaire survient lorsqu’on cesse de faire : on n’aide pas, on n’accompagne pas, on ne guide pas. Il y a une attention constante mais on laisse tranquille : il n’y a pas de but, de progression ni de paradis promis.

On rencontre, on découvre, on se mélange, c’est tout. Il n’y a rien à faire parce que la force vitale vient de loin : elle ne s’acquiert pas, ne se rééduque pas, ne se renforce pas. Elle se préserve et se retrouve.

 

On doit naturellement encourager les enfants à trouver en eux-mêmes ce dont ils ont besoin,
mais ceci ne doit pas être parce que les adultes sont des incapables
mais parce qu’il appartient au processus complet de développement et de maturation
de trouver en soi ce dont on a besoin.
[4]

Ashley Montagu

 

 

[1] Sekou Ahmed Tidiane Diallo, Le chemin si je savais, Editions de la Lanterne, 2025

[2] Hassane Hacini, Récits-corps, Une odyssée identitaire, Editions Douro, 2026

[3] Conte collecté par les frères Grimm, illustré par Elio Scintu, Le loup et les sept chevreaux, Editions la Lanterne, Collection Le Chaudron, 2009 – 2020

[4] Ashley Montagu dans Pour ou contre Summerhill, un dossier, Petite Bibliothèque Payot, 1972