Hors-Cadre #9 : accompagner, donner des outils

Le témoignage complet, publié sous forme d'articles hebdomadaires sur ce site, fait l'objet d'un livre publié par l'association La Lanterne.

La Lanterne : Ta réflexion sur la non-scolarisation, issue de ton expérience en tant qu’enfant non-scolarisée et en tant que mère, t’amène à soulever la question de la nécessité de la contrainte, peux-tu nous expliquer ?
Manon Soavi : Je pense qu’il est déjà important d’avoir conscience que la liberté n’est pas l’absence de contraintes et de pouvoir se dire, en tant que parent « mon rôle peut aussi être d’accompagner vers la persévérance, ce n’est pas juste de dire “ah, tu ne veux plus faire de poterie, bon ben on arrête, tu ne veux plus faire de poney, bon ben…” ».


Une mère me racontait récemment l’expérience de sa fille avec le poney. Sa fille de sept ans voulait absolument faire du poney et l’a tannée pendant des mois, quand elle a pu enfin faire du poney, les deux premières séances se sont très bien passées, elle était super contente, mais à la troisième séance le poney a eu peur d’une chose et elle est tombée du poney, trois fois. Évidemment, elle est sortie en disant « je ne veux plus faire de poney, je ne veux jamais revenir ». Et la mère s’est posée la question : « Qu’est-ce que je dois faire ? pourtant elle était tellement contente de faire du poney, c’était tellement ce qu’elle voulait faire. » Elles sont revenues ensemble au poney, elle l’a poussée à le faire en lui disant : « c’était ce que tu voulais vraiment faire, vas-y ! ». La petite fille l’a fait et à la fin du quatrième cours elle était super contente d’avoir surmonté cette difficulté.
Parfois ce n’est pas possible, mais parfois il faut surmonter. C’est le rôle des parents.
C’est comme la fois où j’ai dit que je voulais arrêter le piano. Dans ce moment-là il était impossible de me dire « mais non, mais tu devrais, etc. », il fallait que je puisse prendre cette décision. Mes parents l’ont respectée, mais en même temps ils n’ont pas cessé de se dire qu’ils savaient que mon désir profond était de jouer du piano et qu’ils cherchaient un moyen de me permettre de reprendre le fil. Ils savaient que là il ne s’agissait pas juste de remonter sur le poney, j’avais déjà affronté suffisamment et je ne pouvais plus, j’allais faire une dépression si je continuais. De ce point de vue-là ils m’avaient déjà accompagnée pour surmonter… Mais là on était arrivés à un stade où ce n’était plus possible. Malgré tout ils ont cherché comment me permettre de continuer.
Je racontais hier que je faisais de la danse pour accompagner mon fils parce qu’il a eu envie de faire de la danse mais comme c’est un cours de grands, il faut qu’il s’accroche et c’est un peu difficile… Je n’ai pas du tout envie de danser mais je le fais pour lui permettre à lui de s’accrocher, de continuer et aussi pour lui montrer que ses parents ne savent pas tout tout le temps. Pour moi aussi ce n’est pas facile de faire de la danse, effectivement faire le spectacle, les répétitions, tenir, respecter la chorégraphie même s’il y a des choses qui ne nous plaisent pas, ce n’est pas évident mais cela fait partie du chemin. Au début on a besoin d’être accompagné pendant un certain nombre d’années et puis un jour on peut le faire tout seul. Sinon c’est trop facile de renoncer, d’arrêter. Et au final on est insatisfait parce qu’on n’arrive pas à faire des choses que l’on veut faire. On ne sait pas surmonter.

La persévérance est un état naturel à la base chez le bébé, le petit enfant, il lui faut beaucoup de persévérance pour évoluer, marcher, parler etc. mais il ne faut pas s’illusionner sur la nature humaine, un enfant entouré de choses faciles, entouré de solutions technologiques, va aller au plus simple, comme nous adultes. La persévérance, c’est le désir d’agir et d’avoir un résultat à son action, mais si ce désir peut être comblé ou pire être compensé par une solution de facilité toute faite, progressivement le moteur intérieur qui pousse l’enfant à faire des efforts s’éteint. Là encore Matthew B. Crawford en donne une explication parfaitement claire quand il dit : « Les jeux électroniques pour enfants se caractérisent par une réactivité systématique qui amplifie et embellit les actions de l’utilisateur de manière si attrayante que cela le déconnecte des autres personnes et oblitère la différence entre sa conscience et la machine » (1). Il ajoute que c’est la grande différence avec le recours à une prothèse mécanique pour agir sur le monde (un outil, une crosse de hockey, une moto…) car la variabilité du résultat est préservée et c’est nous qui augmentons notre dextérité pour agir sur le monde, ce qui est tout différent du jeu électronique.
Il ne s’agit pas de blâmer les enfants mais simplement de se dire qu’il ne faut pas juste s’arrêter là. Nous avons aussi une expérience à transmettre. Ce type de discours peut nous faire passer pour des gens qui regrettent le passé, je ne crois pas qu’il s’agisse de ça. Pour ma part j’essaie de tirer un enseignement des situations du passé pour analyser le présent, pour me dire, notamment, que les enfants ne voient plus personne travailler. Le travail a lieu dans des endroits opaques alors que je suppose qu’à l’époque tu voyais le forgeron, le boulanger ou autre, qui refaisaient combien de milliers de fois la même chose… Y compris les paysans et aussi les femmes à la maison.

Aujourd’hui beaucoup de femmes travaillent, mais faire la cuisine… La cuisine misère ! ça recommence au moins une fois par jour, c’est l’horreur ! Il y a les courses etc. Alors tu peux te faire livrer et manger des plats tout prêts… La cuisine, c’est un effort, mais c’est aussi l’attention qu’on met dans le plat qu’on prépare. Faire couper les légumes, participer, mélanger la pâte, en fonction de l’âge de l’enfant, ce n’est pas juste pour lui faire faire des tâches de la famille, c’est aussi parce que c’est satisfaisant de préparer la salade ou d’autres choses. Ça passe à travers ça aussi. Évidemment ça veut dire qu’il faut aussi le faire soi-même, chacun à sa façon. Ça passe par une chose ou par une autre. Effectivement c’est important de voir les gens travailler, répéter. C’est par imprégnation que les enfants apprennent… Mais pour ça évidemment il ne faut pas imaginer que le domaine de l’enfant c’est soit être à l’école et apprendre, soit passer sa journée à jouer dans une espèce de no man’s land.
C’est à nous de trouver les activités, les choses qui vont plaire à cet enfant, qui vont entrer en résonance avec lui. L’accompagner et ne pas lâcher, ça demande aux parents une présence et un questionnement.
Pour revenir à l’Aïkido, au dojo Tenshin (2) à Paris, nous proposons une séance d’Aïkido pour les enfants, je pense que les arts martiaux sont aussi un apprentissage de la rigueur.
Je dis “rigueur” sans problème, je l’assume, c’est de la rigueur ! Malgré tout, l’origine de l’art martial, c’est une situation de conflit. Cela nous ramène à ce que nous avons évoqué à propos du fait de ne pas nier la violence mais d’être capable de donner une autre réponse à une violence. Pratiquer l’Aïkido demande d’être capable de maîtriser la personne, d’arriver à un certain degré de maîtrise de soi-même aussi, ce n’est pas simple, ça doit être fin, sinon ça tourne à la bagarre et on fait mal les choses. Cela demande de la rigueur tout comme on ne peut pas utiliser une scie n’importe comment sinon on se coupe les doigts, là aussi si c’est mal fait on peut se faire mal et faire mal à l’autre.
Donc oui, c’est une école de rigueur, c’est une école de concentration, ça dure une heure par semaine… Le plus drôle dans tout ça, c’est que les plus étonnés sont les parents, qui sont surpris que l’on arrive à maintenir une concentration et une rigueur sans crier et sans faire les flics. Mais par contre, quand on sort de la séance, on est épuisés ! Parce que pour obtenir 50 % d’eux, nous on doit donner 250 %.

Séance d’Aïkido pour les enfants, dojo Tenshin, Paris 2019

C’est aussi un jeu, au sens où c’est un peu un rite de passage, le jeu de la violence que l’on ne cache pas, que l’on ne nie pas. Ce n’est peut-être pas de la violence mais de l’affrontement. Cela fait penser à certains peuples où il y avait des rites d’affrontement dans lesquels on ne blesse pas l’autre, on ne tue pas l’autre, mais il y a un côté comme ça.
Il n’y a pas de compétition, il n’y a pas de gagnant ou de perdant et on alterne les rôles en permanence. Ça c’est une chose très importante. On change de rôles, on est alternativement “vainqueur” ou “vaincu”, même si on n’en parle pas comme ça dans l’Aïkido, l’être humain va vivre une situation de “vainqueur” ou de “vaincu”. Et justement il peut découvrir qu’en fait il n’est ni vaincu ni vainqueur. Mais ce n’est qu’en expérimentant, ce n’est qu’en se rendant compte que lorsqu’on attaque et qu’il y a une conséquence à notre action, on n’est pas vaincu, on reçoit juste la conséquence de ce qu’on a déclenché et en plus l’autre nous laisse une porte de sortie, il nous laisse notre intégrité.
L’Aïkido ne termine pas par l’anéantissement de l’adversaire. C’est là aussi une grande différence avec le Ju Jitsu. Il ne s’agit pas de casser l’autre, il s’agit de détourner, guider, et l’autre part libre. Je pense qu’autant pour les enfants que pour les adultes, il est très important de jouer les deux rôles. Je suis l’agresseur, je reçois la conséquence, parce qu’au fond on a tous été des agresseurs. À des moments on s’est énervé, on a réagi de façon agressive, on a crié sur l’autre… Ce sont des choses qui nous arrivent aussi. Quand on crie sur l’autre effectivement il y a une conséquence et en même temps on peut y survivre, elle ne nous anéantit pas non plus et on peut passer à autre chose. On peut aussi parfois être celui qui subit l’agression, elle arrive, et on peut décider de ne pas détruire l’autre et de ne pas non plus subir, il y a une autre voie, une autre possibilité.
Là encore c’est important parce que, école ou pas école, à l’école c’est évidemment plus tôt que l’on va être confronté à la violence et de façon plus permanente, mais même si on n’est pas à l’école on va être confronté à des situations de ce type de toute façon, avec les frères et sœurs, avec les parents, avec d’autres enseignants, avec d’autres enfants… De ce point de vue là je pense que l’Aïkido peut aussi être un outil.

La suite : Hors-Cadre, Témoignage de Manon Soavi #10 : Sortir du cadre
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La Lanterne réalise régulièrement des interviews sur le thème du rapport à l’apprentissage et au travail, habituellement publiées sous la forme de courtes revues. L’échange avec Manon Soavi a donné lieu à une conversation dense qui nous a amenés à aborder différents sujets. L’ampleur du contenu de cet échange nous a donné envie, après transcription, de le poursuivre et l’approfondir avec Manon Soavi afin de le partager sous la forme d’un livre.
Pour commander le livre
Photo 1, 2, 3 :Jérémie Logeay
  1. Crawford M.B., Contact – Pourquoi nous avons perdu le monde, et comment le retrouver, Editions La Découverte, 2019 []
  2. Dojo Tenshin : dojo dédié à la Pratique respiratoire de Maître Tsuda, qui comprend l’Aïkido et le Katsugen Undo. Situé au 120 rue des Grands-Champs à Paris 20ème, il fonctionne en autogestion depuis 1985. http://tenshin.org/ []