Hors-Cadre #7 : La non-violence ou le dépassement de la violence

Le témoignage complet, publié sous forme d'articles hebdomadaires sur ce site, fait l'objet d'un livre publié par l'association La Lanterne.

La Lanterne : Tu évoquais le besoin, face aux rapports de pouvoir, de hiérarchie, d’apprentissage, de se mettre “hors-cadre”, mais tu pratiques l’Aïkido, le sabre, le Ju Jitsu… des arts martiaux qui sont quand même basés sur une règle qui est “attaque-réponse”, quel est ton rapport à la violence ?
Manon Soavi : Nous sommes dans une société qui me semble un peu schizophrène : d’un certain point de vue, nous vivons dans une société très violente, mais de l’autre au niveau des mots et de ce que nous disons de notre propre société, elle est officiellement pacifiée.


Ce n’est pas la réalité : on sait qu’il y a officiellement je ne sais combien de femmes qui meurent sous les coups de leur conjoint, des enfants qui sont maltraités, garçons comme filles, il y a des violences physiques à pleins de niveaux, et puis il y a une violence qui n’est pas moins importante, une violence psychologique extrême, la scolarisation en est un des aspects, il y aussi la violence psychologique dans les familles, la violence d’un ensemble, d’un système de société, basé sur la soumission, la violence psychologique du travail, tout ce qui participe à nous dire comment il faut vivre, comment il faut être, sur les corps, la modélisation des corps selon une norme. On peut trouver la violence partout !
Souvent, quand les débutants arrivent pour pratiquer l’Aïkido, ils ont peur de la violence, ils n’osent pas attaquer, ils ne veulent pas être violents… mais j’ai envie de leur dire « Soyez ouvertement violents au moins ! », « Soyez cohérents ! » Parce que je ne suis pas si sûre qu’en face d’autres situations, face à leurs patrons ou face à leurs employés ou face à ci ou ça ils ne soient pas capables d’avoir une certaine dose de violence.
La violence est là, on la cache. Donc pour moi Aïkido, c’est aussi revenir à une certaine réalité de la confrontation. André Cognard (1) dit que l’Aïkido peut être un rite qui nous apprend à répondre d’une autre manière à la violence. Effectivement l’attaque de Uke représente une violence, une contrainte, une action, et répondre à cette violence qui nous arrive, à cette contrainte autrement que par le fait de se défendre, c’est tout l’enjeu de l’Aïkido, on n’est là ni pour se battre ni pour se défendre, mais ça ne veut pas dire être une victime. Ça veut dire justement, être capable de ne pas être dans le cadre, ne pas être là où on nous attend.
Ça participe pour moi du réapprentissage ou de la redécouverte qu’on peut faire à travers l’Aïkido, et à travers le sabre aussi. Le sabre, c’est un peu différent parce que les formes sont plus contraignantes du fait qu’on ait un outil en main. On a un sabre, il y a une certaine façon de le tenir, une certaine façon de le bouger, donc il y a une contrainte en plus, et c’est évident qu’on ne va pas se battre au sabre dans la rue, donc on revient à la question de “inutile”. Est-ce qu’un objet est utile directement ou est-ce qu’il l’est indirectement ? D’abord le sabre c’est beau ! Ça ne sert à rien peut-être, comme le piano, mais c’est beau ! Donc déjà c’est une raison pour le faire !
Et puis, malgré tout, là encore ça nous met face à la peur, on a très vite peur des armes blanches, alors, on est d’accord, en sabre on est très loin du combat de rue à l’arme blanche, mais malgré tout, pour moi il y a un mélange entre une recherche qui peut s’apparenter à une recherche esthétique d’un mouvement, d’une harmonie de mouvement, d’une fluidité dans le maniement, on peut s’approcher de quelque chose d’esthétique, mais pas uniquement esthétique, il y a aussi une cohérence du corps, un plaisir de bouger. Et puis c’est une école de concentration, d’attention : voir les ouvertures, voir les frappes, être capable de sentir l’attaque qui arrive et de ne pas rester tétanisé. En fait quand le mouvement est juste il est à la fois efficace et beau.

Séance d’initiation au Iaïjutsu – Stage d’été de l’Ecole Itsuo Tsuda, 2019 – Le Mas d’Azil

 
J.F. Billeter (2) parle de la nécessité du jeu pour l’être humain d’aujourd’hui, c’est peut-être comme le geste du calligraphe, ou le geste du peintre, quand on arrive à la maîtrise du pinceau, et à travers le geste, à ce qu’il se passe exactement ce qu’on voyait.
Il y a une recherche d’une maîtrise d’un geste qui est à la fois le résultat de beaucoup d’années de travail et qui en même temps, comme toujours à la fin, va revenir à un geste “naturel”, le naturel avec lequel Pablo Casals (3) peut jouer au violoncelle les suites de J.S. Bach (4). C’est quelqu’un qui les a jouées tous les jours pendant quarante ou soixante ans, c’est tellement naturel ! Mais c’est que c’est devenu naturel ! C’est tellement intégré… Si nous on prend un violoncelle et qu’on essaye, ce sera horrible ! C’est le retour au naturel de la maîtrise. F. Chopin (5) disait « la dernière chose, c’est la simplicité. » C’est comme A. Schönberg (6) qui au début du 20ème siècle a complètement cassé la théorie musicale de la tonalité, qui s’en est affranchi, et qui a fait toute une théorie très compliquée nommée Dodécaphonisme, avec des tas de règles très compliquées, et qui à la fin de sa vie dit « il reste beaucoup de choses à écrire en do majeur », le do majeur étant la première tonalité “de base”. Voilà, c’est vraiment le naturel de la maîtrise.
Donc à travers le sabre, pour moi il y a un peu cette recherche-là. Et effectivement il y a aussi la recherche de ne pas nier, de ne pas cacher la part de confrontation et d’agressivité qu’il y a en nous, en les autres, et qui peut aussi s’exprimer à travers une forme, un kata (7), maîtrisée : on n’a pas à “taper sur la gueule de l’autre”, mais on va prendre un ascendant, on va être là au bon timing, au bon moment, il y a un travail sur la distance…

On prône soi-disant, avec une hypocrisie totale, la non-violence, allons devant un cinéma pour voir ce qui est programmé, n’importe quel film de super-héros est plein de violence, mais c’est toujours parce qu’ils sont attaqués, donc ils peuvent se défendre ! Mais entre l’attaque et la défense, c’est quand même la même chose, se défendre, c’est une violence qui est justifiée par l’attaque. On se justifie comme on veut ! C’est comme ça que les États-Unis justifient toutes leurs guerres, par le fait qu’on les ait attaqués, voire même, on en est arrivés à la guerre préventive… Je vais attaquer mon voisin préventivement ? Je me suis défendu préventivement ?
C’est pour ça que dans Aïkido il ne s’agit pas de se défendre. Si on se défend, on fait la même chose que l’autre, on est violent face à l’autre.
Ça peut être nécessaire, peut-être que si on était dans un autre contexte… je pense que si lors d’une agression ma vie ou celle de mon enfant était en jeu, les choses seraient différentes. Mais j’aurais conscience que de toute façon c’est lui ou moi, il ne s’agit pas des arts martiaux mais du combat de survie dont parle Henry Plée (8). Ça fait combien de milliers d’années que les êtres humains existent ? … Vous croyez vraiment que nous sommes les descendants de ceux qui ont été non-violents et pacifistes ? ! Nous sommes les descendants de qui ? De ceux qui ont survécu, et ils ont survécu comment ?
Bien sûr, on est d’accord que si on peut ne jamais en arriver là tant mieux, je souhaite de ne jamais avoir à tuer personne, ni que personne ne me tue, ce n’est pas la question ! Mais il ne faut pas se voiler la face, se mentir à soi-même, nous ne sommes pas les “gentils” de l’histoire, nous sommes les descendants des survivants. Ce qu’ils ont fait pour survivre, c’est plus ou moins “joli” en fonction des gens… Et justement, reconnaître cela peut nous pousser au dépassement, et non pas à justifier la violence.
Ce qui serait intéressant, ce serait d’assumer notre héritage, et de dire « puisque nous avons cet héritage, nous devons le dépasser ! » Nous ne devons pas utiliser notre héritage pour dire qu’on va continuer à faire la même chose, au contraire, il faut que ça nous pousse à dire « plus jamais ça ! ». Mais ça ne veut pas dire qu’on va devenir une victime ou prôner une non-violence de pacotille, ce n’est pas ça la question.
Stage Aïkido et initiation au sabre, 2018 – Dojo Yuki Ho, Toulouse

 
La question, c’est comment est-ce qu’on vit nos rapports humains, avec les autres, avec nos enfants, avec nos compagnes ou compagnons, avec nos patrons, avec nos clients, avec nos voisins… ? Est-ce que déjà là-dedans on fait preuve de non-violence ?
Et puis si un jour on se retrouve dans une situation extrême de violence, qui nous est imposée, on verra… Mais, il faudra réagir ! Je suis frappée qu’au moment où il y avait eu la prise d’otages à l’Hypercasher à Vincennes, celui qui a réagi et qui a réussi à sauver une partie des gens en les faisant se cacher dans un frigo, était si je ne me trompe pas, un immigré qui était employé dans le magasin. Et quand récemment à Paris il y a eu un enfant qui s’est retrouvé pendu au balcon du quatrième étage, il y avait une foule en bas, ils appelaient les pompiers, etc. et il y a un homme qui a commencé à monter en grimpant de balcon en balcon, qui a escaladé la façade, qui a réussi à sauver l’enfant. C’était un immigré sans papiers. La question que je me pose, c’est comment se fait-il que ces gens-là réagissent et pas nous ?
Ils ont déjà traversé beaucoup de choses pour survivre, alors que nous, on a peur ! Si on monte au quatrième étage et qu’on tombe ! On a quelque chose à perdre ! Nous sommes des gens riches et nous nous crispons sur la peur de perdre, eux ils ont moins à perdre et surtout ils sont en prise directe avec le fait que pour survivre il faut agir. Ils ont dû agir, pas parce qu’ils sont meilleurs que nous mais parce qu’ils étaient dans une situation où s’ils ne le faisaient pas ils allaient mourir. Ils sont de fait bien réveillés. Peut-être que nous aussi un jour on se retrouvera dans une situation comme ça, et on réagira, ou pas.

Il m’est arrivé une petite histoire qui illustre bien comment nous nous trouvons coincés, incapables de réagir car nous refusons l’idée d’être violents mais au final nous laissons le monde l’être. J’étais au parc avec une groupe d’enfants non-scolarisés et leurs parents, les enfants jouaient, nous parents étions dispersés sur les bancs autour, discutant ou lisant etc. L’un des enfants, un garçon de huit ou neuf ans, s’est mis à nous ”tirer” dessus avec un jouet, mais un jouet qui ressemblait beaucoup à une arme lourde, qui en faisait le bruit, et il ne tirait pas comme ça, il visait et nous canardait.
Sa mère était absente et plusieurs parents lui ont dit de cesser, il a continué y compris à ”tirer” sur les autres enfants. Les enfants lui ont demandé de cesser, les parents lui ont demandé, rien n’y faisait. Alors je me suis avancée au milieu du parc, je l’ai saisi, amené au sol fermement (en faisant très attention de ne pas lui faire mal) et je l’ai désarmé de son jouet en lui disant « maintenant ça suffit, tu arrêtes ». Il y a eu un moment de sidération autour de moi chez les parents et les enfants, j’ai lâché l’enfant qui est parti bouder dans un coin. Puis est venu le soulagement pour tout le monde. Ce n’était qu’un enfant et un jouet, c’était très facile de le désarmer pour moi, mais il fallait le contraindre physiquement, le faire sortir de son moment de ”folie”. Parfois pour arrêter la violence il faut porter la responsabilité d’agir.
La capacité de réaction de l’individu, sa capacité de réagir aux situations ou aux contraintes, ça aussi ce doit être un feu bien entretenu, et pas quelque chose qui s’endort avec le confort industriel, et l’illusion d’une sécurité. Il ne s’agit pas de devenir parano, mais simplement d’être bien réveillé et de ne pas se faire d’illusions sur les confrontations, et sur notre incapacité à répondre à ces confrontations autrement que par la violence. Donc on a bien besoin d’une pratique comme l’Aïkido, pour jouer ces rôles, jouer le rôle de l’attaquant, recevoir l’attaque, et s’entraîner à lui donner une autre réponse, une autre réponse, une autre réponse…

La suite : Hors-Cadre, Témoignage de Manon Soavi #8 : Scolarisation, Non-scolarisation
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Ce jeudi 9 janvier 2020 : rencontre avec Manon Soavi à Toulouse

Photo 1, 2, 3, 4, 5 :Jérémie Logeay
  1. André COGNARD : né en 1954, il enseigne l’Aïkido depuis 1975, il est également l’auteur de nombreux livres []
  2. Jean-François BILLETER : né en 1939, il est un sinologue suisse, professeur émérite de l’Université de Genève []
  3. Pablo CASALS (1876-1973) : violoncelliste, chef d’orchestre et compositeur espagnol []
  4. Jean-Sébastien BACH (1685-1750) : musicien, organiste et compositeur allemand. Son œuvre est une référence incontournable pour l’ensemble de la musique occidentale []
  5. Frédéric CHOPIN (1810-1849) : compositeur et pianiste d’ascendance franco-polonaise. Il est l’un des plus célèbres pianistes du XIXème siècle et sa musique est encore aujourd’hui l’une des plus jouées du répertoire pianistique. Avec Franz Liszt, il est le père de la technique moderne de son instrument []
  6. Arnold SCHONBERG (1874-1951) : compositeur, peintre et théoricien autrichien. Il chercha à émanciper la musique de la tonalité et inventa le dodécaphonisme, qui aura une influence marquante sur la musique du XXème siècle []
  7. Kata (型 modèle, moule ou 形 forme) : outil d’enseignement dans lequel est insufflée l’essence du savoir-faire à transmettre. Ne concerne pas uniquement les arts martiaux, le kata est présent dans tous les enseignements au Japon []
  8. Henry PLÉE (1923-2014) : expert français d’arts martiaux japonais. Henry Plée est le pionnier du karaté en France et en Europe au début des années 1950. 10e dan de karaté, 5e dan de judo, Il est le maître le plus haut gradé hors du Japon []