Hors-Cadre #2 : Travail ou Activité

Le témoignage complet, publié sous forme d'articles hebdomadaires sur ce site, fait l'objet d'un livre publié par l'association La Lanterne.
Une rencontre avec Manon Soavi aura également lieu le 9 janvier 2020 à Toulouse.


La Lanterne
: Tu as et as eu des activités multiples : pianiste, aïkidoka, responsable communication, mère de famille… quelle est ta conception du travail ?
Manon Soavi : Je me sens proche de la façon dont J.F. Billeter (1) envisage les choses lorsqu’il fait référence à Tchouang Tseu (2) et à l’activité propre, à l’activité humaine. Je pense que les humains ont besoin d’une activité ; ils font des choses.

Manon à “Musique Buissonnière”, 1998, 16 ans


Pendant des millénaires ces choses avaient sûrement un rapport très direct avec la survie : chasser, faire des vêtements… mais pas seulement. Par exemple, la fabrication d’objets avait une utilité, l’objet avait une fonction, mais ces objets étaient aussi décorés, cela n’avait pas d’utilité directe. Ils auraient pu ne pas le faire mais pourtant ils l’ont fait.
On peut peut-être sortir de cette opposition utile/inutile, fonctionnel/non fonctionnel. Peut-être que c’est une seule et même chose, c’est l’activité humaine. Un être humain, qu’il fasse un bol, une louche, un vêtement, qu’il joue de la musique, il agit. Ce qu’il crée de toute façon est utile. C’est utile peut-être pour boire dedans, pour s’habiller… mais aussi, la musique, pour moi, est utile.
Aujourd’hui il y a une séparation entre artisanat et art, l’artisanat étant quelque chose de plus ou moins utile et l’art étant quelque chose de plus ou moins inutile. Il s’agit d’une pensée moderne car les choses n’ont pas toujours été ainsi.
La plupart des compositeurs, comme Jean-Sébastien Bach (3), composaient dans le cadre de raisons utilitaires. Il s’agissait de commandes pour des messes, des enterrements… Ce n’est que vers le 19ème, avec des compositeurs comme Franz Liszt (4) ou Frédéric Chopin (5), avec le Romantisme donc, que commence la composition qui n’a pas pour but une commande. Le fait qu’à un moment donné les musiciens aient eu envie de s’affranchir de la commande, du pouvoir de l’argent, et de ceux qui commandaient des choses, qu’ils aient eu envie de créer ce qu’ils entendaient, pour moi ne veut pas dire que c’est devenu inutile, cela reste utile, mais l’utilité est moins directe. Donc si on revient sur le fait que l’être humain a besoin de cette activité, quoi qu’il fasse, s’il le fait pleinement, c’est à la fois aux autres et à lui-même que cela sert.
Alors qu’est-ce qu’on appelle “travail” ? travailler, c’est s’activer, faire une chose que l’on a envie de faire, d’abord. Envie ne veut pas dire que l’on n’a pas des difficultés, par exemple pour réussir à jouer du piano cela a été très difficile, j’ai pleuré sur mon clavier.
Mais il y a une nécessité intérieure qui nous pousse à le faire malgré tout. En ce sens-là on peut appeler ça travail pour moi. Mais est-ce le jour où on dit qu’on est professionnel, qu’on est payé pour ça ? Je pense que la question de l’argent est encore une autre question.

On peut se rappeler que Pierre Ryckmans (6) parle, dans la Chine ancienne, du calligraphe, du poète, qui sont forcément des amateurs. On ne peut pas être payé pour ça. Quelque part ce serait même insultant.
Il faut se souvenir que pour un aristocrate, travailler comme un ouvrier, comme un paysan, c’était la honte ! Et pourtant les aristocrates n’étaient certainement pas sans activité, je ne pense pas qu’ils passaient tous leurs journées dans leur lit. Certains peut-être, mais je pense que beaucoup avaient toutes sortes d’activités. Travailler, pendant longtemps – et encore aujourd’hui – a été le synonyme d’être pauvre ! Ce que je veux dire c’est que quand nous travaillons pour un salaire, par nécessité financière, dès qu’on peut ne plus travailler on ne travaille plus ! Voilà, c’est ça. Ce qui est très fort aujourd’hui, c’est que les choses s’inversent : dans notre monde occidental, nous survalorisons le travail rémunéré et si on ne travaille pas on est un fainéant, un raté, on vit au crochet de la société, etc.
Le travail rémunéré, dans notre société contemporaine, valorise qui on est devenu aux yeux de la société. À une autre époque, pour les aristocrates, c’était bien le contraire : travail, labeur… ce n’était pas quelque chose d’épanouissant.
C’est pour ça que je parlerais plutôt d’activité – dans le sens où l’entend J.F. Billeter.
Même quand on ne travaille pas on fait pleins de choses, là encore c’est vraiment rare les gens qui ne font rien au sens littéral du terme. La plupart du temps, et la plupart des personnes qui ont les moyens de vivre sans “travailler” font des choses, ils suivent des études de je ne sais quoi, ils étudient le ciel, l’architecture, la musique, ils ont un potager, ils réparent des ordinateurs, bref ils font des choses. Donc revenons à l’activité humaine.
L’activité humaine, c’est une chose. Être payé, c’est autre chose.
Être payé, cela a un rapport avec le système économique actuel dominant.

Donc effectivement, quand est-ce que je suis devenue pianiste ? À trois ans, quand j’ai touché un piano ? À cinq ans, quand j’ai vraiment eu un piano ? À dix ans et demi, quand j’ai commencé à apprendre le piano ? Oui, évidemment ce serait ridicule de dire qu’on est devenu pianiste à dix ans et demi. Oui, bien sûr, mais en même temps quand est-ce qu’on devient pianiste ?
En fait très vite j’ai commencé à travailler. Tout en faisant mon cursus dans les conservatoires de Paris, j’ai commencé à travailler vers treize ans dans une association créée par mes parents et un groupe de personnes qui désiraient donner accès à la musique classique, La Musique Buissonnière. Mes parents n’étaient absolument pas musiciens, ni même amateurs de musique classique, pas du tout. Ce qui s’est passé, c’est qu’ils ont découvert cet univers avec moi et grâce à la possibilité de jouer directement sans passer par le solfège que donnait la méthode du pédagogue Jacques Greys (7), d’autres personnes de notre entourage, certains musiciens d’autres pas, ont aussi saisi cette possibilité de jouer de la musique. Après quelques temps, pour pouvoir continuer à jouer entre nous et à faire découvrir cette méthode à d’autres, ils ont créé cette association, trouvé un local etc.
C’est ainsi que ma sœur et moi avons commencé à travailler avec des adultes, des enfants. Nous avons donné des cours aux plus débutants, accompagné au piano, créé une chorale, organisé des stages, cherché des partitions etc. Nous avons pleinement participé à ce projet non en tant qu’enfants mais en tant qu’individus, jeunes mais totalement impliqués. Les choses se sont passées de telle façon qu’il y a eu une continuité entre le jeu, activité centrale de mon enfance, l’étude de la musique et son exercice direct avec d’autres personnes. Ainsi, quand je suis entrée plus officiellement dans le monde du travail comme musicienne, j’avais en fait déjà une expérience réelle du métier depuis plusieurs années.

La suite : Hors-Cadre, Témoignage de Manon Soavi #3 : La liberté des enfants
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La Lanterne réalise régulièrement des interviews sur le thème du rapport à l’apprentissage et au travail, habituellement publiées sous la forme de courtes revues. L’échange avec Manon Soavi a donné lieu à une conversation dense qui nous a amenés à aborder différents sujets. L’ampleur du contenu de cet échange nous a donné envie, après transcription, de le poursuivre et l’approfondir avec Manon Soavi afin de le partager sous la forme d’un livre.
Pour commander le livre
Une rencontre avec Manon Soavi aura également lieu le 9 janvier 2020, à Toulouse, 10 rue Dalmatie - 31500.
Photo 1 : archive de Manon Soavi
Photos 2, 3 : Jérémie Logeay
  1. Jean-François BILLETER : né en 1939, il est un sinologue suisse, professeur émérite de l’Université de Genève []
  2. Lévi J., Les œuvres de Maître Tchouang, Editions de l’encyclopédie des nuisances (2010 []
  3. Jean-Sébastien BACH (1685-1750) : musicien, organiste et compositeur allemand. Son œuvre est une référence incontournable pour l’ensemble de la musique occidentale []
  4. Franz LISZT (1811-1886) : compositeur, transcripteur et pianiste virtuose hongrois. Franz Liszt est le père de la technique pianistique moderne et l’inventeur du récital tel que nous le concevons encore aujourd’hui []
  5. Frédéric CHOPIN (1810-1849) : compositeur et pianiste d’ascendance franco-polonaise. Il est l’un des plus célèbres pianistes du XIXe siècle et sa musique est encore aujourd’hui l’une des plus jouées du répertoire pianistique. Avec Franz Liszt, il est le père de la technique moderne de son instrument []
  6. Pierre RYCKMANS (1935-2014) : écrivain, essayiste, critique littéraire, traducteur, historien de l’art, sinologue et professeur d’université de double nationalité belge et australienne []
  7. Jacques GREYS : pianiste, pédagogue et compositeur, décédé en 2019, il a consacré sa vie à rendre l’accès à la musique plus simple et mis au point la méthode La musique en clair. https://jacquesgreys.jimdo.com/jacques-greys/ []