Hors-Cadre #10 : Sortir du cadre

Le témoignage complet, publié sous forme d'articles hebdomadaires sur ce site, fait l'objet d'un livre publié par l'association La Lanterne.

La Lanterne : Ta vision du monde ouvre les portes d’un autre rapport à l’éducation, à la violence, à la liberté, au travail. C’est tentant, mais d’un point de vue très pragmatique, peut-on vraiment vivre de sa passion, sans se poser la question de la formation à un métier viable, aussi sur le plan financier ?
Manon Soavi : Qu’est-ce qu’un métier viable ? Il est évident que la mécanisation et l’industrialisation, mais principalement la mécanisation, ont complètement changé la face du monde.

Manon Soavi lors de la soirée “Hors-Cadre” – Toulouse, janvier 2020


C’est un phénomène qui est irréversible – on ne pourra pas revenir à un autre âge – mais qui à la fois est très probablement voué dans les dizaines d’années futures à aboutir à une décroissance forcée parce qu’on va arriver à une extinction des ressources, donc à moins qu’on arrive à trouver d’autres ressources d’énergie, on risque d’arriver à une crise. Il y a donc des choses qui aujourd’hui nous paraissent évidentes et qui ne le seront peut-être plus dans cinquante ans, ou peut-être même dans dix ans, je n’en sais rien.
Cependant, nous sommes à un moment T de l’histoire ; on est aujourd’hui, là, et on voit le monde tel qu’il est aujourd’hui. Il y a des choses qu’on estime comme étant bien, d’autres comme moins bien, il y a des choses qui ont été perdues et on peut trouver cela dommage… Là encore, je reviens à cette histoire du pourquoi des décorations sur les objets usuels des hommes préhistoriques : les hommes préhistoriques décoraient leurs objets usuels par nécessité intérieure. Ce n’était pas pour la survie, ni par mode, ni parce que la société le demandait ou je ne sais quoi. Si on veut être menuisier, il faut être menuisier, c’est tout, voilà.
Après, est-ce qu’on peut gagner sa vie avec ou pas ? ça je n’en sais rien et c’est une AUTRE question. Tant qu’on liera la question de l’argent avec celle de l’activité, on se heurtera à un monde qui de toute façon n’aura plus besoin des menuisiers. C’est comme ça, mais le monde n’a pas non plus besoin des musiciens, des aïkidokas, le monde n’a besoin de pas grand-chose, il lui faut des ingénieurs et des informaticiens, c’est cela qui va rester.

Cela doit-il nous contraindre dans nos choix ? Un peu oui, je ne prône pas non plus le fait de se dire « Je fais ce que je veux et l’argent viendra tout seul ». Ce n’est pas ça, mais on peut s’orienter différemment en se disant « Je vais faire ça et si à côté je dois faire des ménages ou bosser un peu comme informaticien ou faire je ne sais quoi, ça ne me détournera pas du fait que je veux faire de la menuiserie ».
Si à un moment donné on arrive à harmoniser le travail et l’apport d’argent, tant mieux ! Mais si on n’y arrive pas, ce n’est peut-être pas la mort non plus. Alors évidemment le problème, c’est quand les gens font des boulots aliénants, fatigants, et qu’ils font deux heures de bus pour rentrer chez eux et que, bien sûr, le soir, même s’ils sont passionnés par les bijoux ou le bricolage ils n’auront plus l’énergie pour s’y consacrer, on est d’accord.
Je crois qu’il faut sortir du cadre complètement, pas à moitié. Est-ce qu’on a besoin d’avoir autant de choses ? De consommer autant ? Est-ce qu’on a besoin d’avoir l’iPhone11, un écran plat, de partir en vacances à l’autre bout du monde… est-ce qu’on a besoin de tout ça ? C’est tout un ensemble en fait qu’il faut remettre en question. On ne peut pas se contenter de déplorer la perte d’un métier, car elle va avec un ensemble, l’évolution d’une société.

Je pense qu’il y a une autre direction possible : premièrement, remettre en cause tout ce qui nous est soi-disant nécessaire et se demander jusqu’où on peut aller dans la suppression de l’inutile, du superflu, revenir à ce qui nous est vraiment nécessaire. Certains parlent même de « simplicité volontaire », j’aime bien ce terme. Deuxièmement, se dire « si je veux faire ça, je le fais, d’une façon ou d’une autre, pas forcément de la seule façon que me présente la société ». J’ai connu des parents qui disaient à leur enfant « si tu veux être pianiste il faut que tu réussisses tel concours, tel diplôme, sinon ce n’est même pas la peine d’y penser » quelle tristesse ! Il y a mille façons d’être musicien ! Si vous êtes heureux en jouant dans les bals populaires, quelle importance ? Troisièmement, se demander ce qu’on peut faire pour avoir suffisamment d’argent pour pouvoir manger et vivre. On s’aperçoit souvent qu’il n’y a pas besoin d’autant d’argent qu’on le pense.
Si à un moment donné on arrive à trouver cette cohérence, nous-mêmes, avec ce qu’on fait, il n’y a plus vraiment lieu de se demander si la menuiserie ou la musique sont des métiers anachroniques. Ce n’est pas la question. C’est sûr que ce sont des choix qui en entraînent d’autres, mais on ne peut pas faire juste un choix différent, et vivre tout pareil.

La société elle aussi a une cohérence et elle nous indique le chemin à suivre pour obtenir cette cohérence-là. Si on veut sortir de ça, il faut tout faire différemment, si finalement on est menuisier et qu’au bout de quelques années il y a des gens qui nous demandent des choses et qu’on arrive à ne faire plus que menuisier, on est menuisier, mais on est menuisier parce que on a besoin de ça, ce qui change complètement le cadre, ça change la donne.
On peut être menuisier bénévole, à la limite ce n’est pas très important – si on peut le faire bien sûr, si on a besoin d’argent on ne peut peut-être pas – mais il y a besoin de remettre en cause les différents paramètres, parce que sinon nous risquons de pleurer longtemps sur la disparation de pleins de choses. En plus, il n’est pas si sûr qu’on pleure sur la bonne chose, parce qu’effectivement le métier de menuisier peut faire rêver, mais le menuisier devait faire des tables, des chaises etc. alors qu’il avait peut-être envie de faire un buffet, mais les commandes, c’était des tables et des chaises.
De la même façon, pour Jean-Sébastien Bach (1), les commandes consistaient à faire des cantates, des motets, parce que ça correspondait à la vie religieuse de l’époque. Certains maîtres ont eu la capacité – encore une fois – de dépasser leurs contraintes, effectivement Jean-Sébastien Bach a créé des chefs-d’œuvre à partir de commandes.
À partir de la commande, il a fait ce qu’il voulait faire lui, mais tout en respectant les contraintes de la commande ! Il y a des maîtres qui nous enseignent qu’effectivement même avec la contrainte totale on peut arriver à être libre, jusqu’au bout. D’ailleurs, Jean-Sébastien Bach n’était pas libre du tout, il a eu vingt enfants, dont dix sont morts en bas âge, il avait des tas de bouches à nourrir, et effectivement il était aux ordres de l’Église et d’un prince.

C’est pour ça qu’il est inutile de pleurer sur des métiers qui n’ont peut-être jamais existé tels qu’on se les imagine. Il est plus intéressant de se dire : « Quels sont les éléments que je regrette ? ». « De pouvoir faire ça. Bon, comment est-ce que je peux le faire avec les contraintes d’aujourd’hui, qui ne sont pas les contraintes d’hier ni celles de demain ? ».
Finalement, il s’agit peut-être simplement de faire face à la réalité de façon calme mais déterminée, à l’image du bambou qui plie sous le vent mais ne cède pas.

Photos 1, 2, 3, 4 : Sophie Luque
Hors-Cadre, Témoignage de Manon Soavi, c'est fini ! Mais l'histoire continue : vous trouverez d'autres articles de Manon Soavi sur le site www.ecole-itsuo-tsuda.org et les Échos de La Lisière se feront très bientôt porteurs d'une autre aventure "hors-cadre"...
Le Livre, témoignage complet publié aux éditions La Lanterne : Pour le commander

 

  1. Jean-Sébastien BACH (1685-1750) : musicien, organiste et compositeur allemand. Son œuvre est une référence incontournable pour l’ensemble de la musique occidentale. []